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IA et contract management : la révolution n’a pas (encore) lieu

pierre marchès contract management
Article rédigé par Pierre Marchès du cabinet Prime Conseil

Hier se tenait à Paris l’incontournable Journée du management des contrats, événement qui attire depuis quelques années de plus en plus de profils variés : contract managers, experts en compliance, professionnels des achats, consultants, et bien sûr, de nombreux éditeurs de legaltechs et CLM.

Le programme de cette édition 2025 était alléchant, notamment chez les passionnés de tech et de transformation du métier de contract manager : intelligence artificielle, automatisation du cycle de vie contractuel, CLM, etc.. À la lecture du contenu annoncé, difficile de ne pas y voir un signe que le secteur est en train de franchir un cap.

Les éditeurs présents à la journée du management des contrats

Cet évènement était une réussite, nous avons pu croiser de nombreux confrères, partenaires, clients et visages familiers du secteur. Du côté des éditeurs, Docusign, Gino LegalTech, Formality, Autolex, Septeo, et bien d’autres étaient présents, avec des propositions de valeur articulées autour d’une IA qui, sans surprise, était sur toutes les lèvres, présentée comme la nouvelle alliée des parties prenantes du contrat.

Mais derrière les slogans accrocheurs, goodies et présentations soignées, un constat s’impose : la révolution, elle, n’a pas encore eu lieu.

1. Les CLM, pas encore au rendez-vous

1.1. Des éditeurs mobilisés, mais peu d’innovations de rupture

Difficile de ne pas saluer les efforts entrepris par les éditeurs de CLM (Contract Lifecycle Management) ces derniers mois (voir en comparaison notre article de fin 2024 sur le sujet). Tous ont bien compris que l’IA, en particulier l’IA générative, représente à la fois une attente forte des clients et un must-have marketing.

En résultent des propositions de valeur et fonctionnalités “intelligentes” que l’on retrouve un peu partout :

  • Assistance à la revue contractuelle, avec surlignage des risques ou des écarts par rapport à des golden rules ou standard.
  • Génération de clauses ou de suggestions à partir de bibliothèques internes.
  • Détection automatique des échéances critiques, alertes et rappels.
  • Synthèses ou résumés automatisés des contrats volumineux.
  • Etc.
pierre marchès contract manager consultant
Pierre Marchès
Consultant en Contract Management

Si ces fonctionnalités sont intéressantes, pour qui suit de près l’évolution de la LegalTech et de l’IA, elles sont en 2025 assez communes, avec un goût de déjà-vu. A dire vrai, peu de réelles innovations de rupture émergent.

1.2. L’effet Copilot : l’IA devient une commodité

L’une des raisons de cette impression de stagnation réside dans la banalisation des technologies sous-jacentes. La combinaison LLM (Large Language Model) + RAG (Retrieval-Augmented Generation), autrefois réservée à des projets expérimentaux, est aujourd’hui à la portée de toutes les entreprises.

Microsoft Copilot, déjà déployé dans de nombreuses organisations via la suite Office 365, permet en quelques minutes :

  • De fournir une assistance personnalisée à la rédaction de courriers, emails, ou notes.`
  • De résumer des documents, emails, réclamations et plus généralement contrats.
  • De générer des suggestions de clauses ou d’amendements.

Dès lors, difficile pour les CLM de se différencier en capitalisant uniquement sur ces briques devenues standardisées, y compris pour les moins tech-friendly d’entre nous.

1.3. Une méconnaissance persistante des besoins des contract managers

Au-delà de l’aspect technologique, le véritable écueil (en tout cas le plus irritant à mes yeux) reste la méconnaissance du métier de contract manager par bon nombre des éditeurs. En étant que contract managers, nos défis quotidiens dépassent largement la simple administration de contrat, puisque nous devons notamment :

  • Assurer le pilotage opérationnel de projets complexes, et pas simplement avoir des reminders d’échéances.
  • Suivre des risques et des opportunités contractuelles au moyen d’analyses opérationnelles combinant droit, finance et terrain, et non avoir une liste d’écarts entre des pratiques corporate et des clauses contractuelles.
  • Coordonner de multiples parties prenantes (juristes, achats, finance, projets, opérations, sous-traitants) pour faire avancer les sujets, apporter des solutions, évaluer l’impact de retards et autres aléas sur des chemins critiques, et non simplement avoir un workflow de lecture et approbation
  • Anticiper, et impulser une dynamique de gestion des réclamations, avenants et litiges, et pas seulement renseigner une probabilité d’occurence et un montant dans un tableau.
  • Etc.

Or, les solutions proposées restent souvent centrées sur l’analyse textuelle des contrats, sur la comparaison avec un corpus documentaire interne ou règlementaire, sans intégrer la dimension opérationnelle, la logique projet, ni la transversalité du contract management.

Le résultat est ainsi (très) frustrant : des outils à l’UX et aux promesses alléchantes, qui peinent à répondre aux besoins concrets du terrain.

1.4. Le rôle clé des associations et des experts pour guider les éditeurs

Face à ce constat, les associations professionnelles comme l’AFCM (Association Française du Contract Management), mais aussi les cabinets de conseil spécialisés comme Prime Conseil, ont un rôle fondamental à jouer, car c’est à nous, praticiens du métier, de :

  • Porter la voix du terrain auprès des éditeurs.
  • Co-construire les cas d’usage réellement pertinents.
  • Favoriser les échanges entre communautés tech et opérationnelles.

Sur ce sujet, je renouvelle l’appel aux éditeurs que j’avais lancé dans le numéro 100 du Journal du Management Juridique du Village de la Justice. Le message reste plus que jamais d’actualité.

1.5. Quel avenir pour les CLM ?

Enfin, difficile de ne pas s’interroger sur l’avenir même des CLM, à l’heure où l’écosystème technologique évolue rapidement :

  • Les attentes en matière d’expérience utilisateur explosent : intuitivité, personnalisation, mobilité…
  • L’intégration au SI global de l’entreprise devient clé, comme nous avons pu en discuter la semaine dernière à Lille durant le Legal Transformers Day avec les équipes de Septeo.
  • Le modèle économique des CLM est remis en question, face à l’arrivée de solutions plus agiles et modulaires.

Des initiatives comme Ucontrol.ai, qui permettent facilement de créer des environnements sécurisés et des agents IA juridiques spécialisés, ou encore le développement d’intermédiaires de données tels que Legal Data Space, annoncent peut-être une recomposition du marché.

Source: droit.org

Les CLM peuvent-ils évoluer en hubs intelligents, ouverts, interopérables, ou seront-ils peu à peu dépassés par des approches plus souples et orientées données ?

L’avenir nous le dira.

2. Des avancées concrètes et des signaux prometteurs

2.1. La fin des silos : une collaboration accrue entre métiers

Heureusement, au-delà des limites constatées, des signaux positifs émergent, témoignant d’une transformation en marche.

Premier constat encourageant : les silos historiques entre disciplines s’effacent progressivement. Hier encore, juristes, contract managers, opérationnels, experts techniques et éditeurs évoluaient en parallèle, sans réelle interaction. Aujourd’hui :

  • Les échanges se multiplient lors des salons et événements.
  • Les projets collaboratifs associent davantage de profils variés.
  • Les solutions technologiques intègrent des retours métiers plus concrets.

Cette dynamique de collaboration favorise une meilleure compréhension du cycle de vie contractuel dans son ensemble, bien au-delà de la seule dimension juridique. Plus généralement, c’est toute la communauté des contract managers qui bénéficient d’une mise en lumière et accélération de leur reconnaissance.

2.2. Des cas d’usage de plus en plus experts

Cette ouverture interdisciplinaire permet l’émergence de cas d’usage plus fins, plus experts, et réellement orientés métier.

Sur le sujet, il est indispensable que le contrat ne soit plus un outil de juriste, mais gagne le terrain des opérations (notamment grâce aux contract managers) pour être replacé à sa vraie place : celle de rouage central du cycle d’exploitation de l’entreprise.

C’est ce positionnement qui permettra d’explorer l’infinité de cas d’usages, et de les personnaliser selon les attentes, enjeux et business models des organisations, puisque les contrats et les données qu’ils contiennent peuvent non seulement servir à la négociation, à la rédaction de clause ou de courriers comme c’est souvent envisagé, mais aussi, pour ne donner que quelques exemples que nous explorons au quotidien chez Prime Conseil :

  • à modéliser des comportements contractuels pour anticiper des situations de risques ou opportunités
  • à automatiser la remontée des REX sur les projets, sur le plan technique, financier ou contractuel,
  • à optimiser des flux de trésorerie, des couvertures assurantielles ou encore de la coativité entre différents lots, intervenants et sous-traitants,
  • Etc.
pierre marchès contract manager consultant
Pierre Marchès
Consultant en Contract Management

Ces approches replacent enfin le contrat à sa juste place : un rouage stratégique du cycle d’exploitation de l’entreprise, et non un simple document juridique figé.

2.3. Le rôle central des contract managers dans la révolution à venir

Dans cette transformation, les contract managers occupent une position clé :

  • Nous sommes à la croisée des enjeux projets, juridiques, financiers et opérationnels.
  • Nous portons la vision transverse du cycle de vie contractuel.
  • Nous pouvons guider les éditeurs vers des solutions réellement utiles.

C’est en assumant ce rôle de “chef d’orchestre” et en prenant nos responsabilités que nous ferons du contrat un levier de performance, et que nous accompagnerons la transition technologique du secteur.

Cette démarche doit être généralisée à l’ensemble de l’écosystème, et doit in fine profiter à toute notre discipline, pour la faire grandir, la structurer et la faire émerger comme un pilier de la profitabilité des entreprises.

2.4. L’accessibilité croissante des technologies, catalyseur d’innovation

Enfin, le dernier facteur générateur d’optimisme réside dans l’évolution rapide et l’accessibilité croissante des briques technologiques.

Cette stack technologique très accessible rend désormais possible, même pour des structures modestes ou des équipes projets, en toute autonomie, de :

  • Créer des environnements IA sécurisés.
  • Développer des agents intelligents spécialisés.
  • Automatiser des tâches complexes et personnalisées.

Grâce aux plateformes ouvertes, aux API, à l’open source, et aux IA génératives, le champ des possibles s’élargit considérablement. Cette démocratisation technologique ouvre la voie à une innovation décentralisée, pilotée par les besoins métiers, et non uniquement par les grands éditeurs.

Conclusion : la révolution se construira avec nous

En conclusion, la révolution IA et contract management n’a pas encore eu lieu. Les CLM peinent à se réinventer, les discours restent parfois déconnectés des réalités terrain, et les besoins des contract managers sont encore trop souvent mal compris. Cependant, les fondations d’une transformation en profondeur se posent :

  • La collaboration interdisciplinaire progresse.
  • Les cas d’usage gagnent en pertinence et en technicité.
  • Les technologies deviennent accessibles, flexibles et personnalisables.

À nous, professionnels du contract management, de saisir cette opportunité, de porter la voix du terrain, et de co-construire les solutions qui transformeront durablement notre métier.

La révolution est en marche, mais elle ne se fera pas sans nous.

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Auteur
Expert en contract management depuis 15 ans, Pierre allie le droit, la finance et l'innovation. Fondateur du cabinet Prime Conseil et de deux startups tech, il accompagne grands groupes et institutions avec une vision stratégique et avant-gardiste du contract management.
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